jeudi 27 septembre 2007

Grippe aviaire: l'impuissance inavouée


Que sait-on réellement sur le virus? Entretien avec Evgueni Kouznetsov, du Centre pour la santé des animaux sauvages, par Tatiana Sinitsyna

Un nouveau foyer de grippe aviaire a été enregistré en Russie: un cygne mort a été trouvé dans le territoire de Krasnodar (sud de la Russie), l'alerte a été déclenchée dans un élevage local où des milliers de poules ont été abattues. L'automne, saison des migrations, renforce encore les inquiétudes: selon les services sanitaires russes, ce sont les oiseaux sauvages qui propageraient le virus. En est-il vraiment ainsi?

Q: On affirmait, il y a encore un an, qu'il suffirait que l'ADN du virus de la grippe aviaire fasse encore un pas dans sa mutation pour que 60 millions d'hommes en meurent...

R: Ce n'est toujours pas le cas malgré le fait que les mutations soient permanentes. Plus exactement, le virus a nettement "progressé", mais pas en direction de l'homme. Heureusement.

Q: Bien que les oiseaux n'aient pas de personnalité juridique, il serait bon de leur appliquer le principe de la présomption d'innocence. La responsabilité des oiseaux sauvages dans la propagation de la grippe aviaire est-elle vraiment prouvée?

R: Il est plus compréhensible et facile de penser pour un fonctionnaire que la cause est évidente et que la responsabilité incombe aux oiseaux sauvages. Mais examinons les faits concrets: le très pathogène virus H5N1 de la grippe aviaire a fait son retour en Russie au mois d'août. Un cygne a été retrouvé mort dans le territoire de Krasnodar, puis le virus a été repéré dans un élevage et des dizaines de milliers de poules ont été euthanasiées. Le chef des services sanitaires russes Guennadi Onichtchenko s'est alors empressé de publier une mise en garde affirmant que de nouveaux foyers apparaîtraient avec l'automne, au moment de la migration des oiseaux. Mais si, pour nos services vétérinaires, la responsabilité des oiseaux sauvages dans l'apparition et la propagation du virus ne fait aucun doute depuis le début, pour les chercheurs, la chose n'est pas aussi évidente. La question reste ouverte, y compris pour des organisations internationales faisant autorité telles que la FAO (Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture) ou l'OIE (Organisation mondiale de la santé animale). Qui peut expliquer, par exemple, comment la grippe aviaire a pu pénétrer dans l'enceinte de l'élevage du territoire de Krasnodar? De même que nul ne sait comment elle est apparue, au mois de juin, dans un élevage de dindes tchèque, avant de faire parler d'elle en Allemagne. La propagation du virus H5N1 sur de grandes distances est possible mais la version de la responsabilité des oiseaux sauvages soulève bien des questions. Les élevages fonctionnent en cycle fermé, ce qui exclut tout contact entre les animaux qu'ils renferment et leurs congénères à l'état sauvage.

Q: Le cygne retrouvé mort est-il victime ou fautif?

R: Il a peu de chances d'être fautif. Un cygne sauvage n'a que faire d'un élevage de poules. Le cygne est probablement une victime mais une coïncidence est également possible. Les espèces telles que corneilles, freux, moineaux et étourneaux, qui se nourrissent de charognes, donc aussi de cygnes morts, ont pu servir d'intermédiaire. Des données similaires ont été recueillies lors des épidémies de janvier 2006 au Daghestan. C'est une version qui semble plausible mais qui n'a pas été prouvée à ce jour.

Q: Pourquoi les cygnes meurent-ils plus souvent que les oiseaux d'autres espèces?

R: Les raisons sont nombreuses. Premièrement, c'est une espèce qui ne migre pas loin, qui passe l'hiver dans ce qu'il est convenu d'appeler les "aires d'hivernage froides" situées près de la Caspienne et de la mer Noire, sur les contreforts du Caucase et même en Europe. Deuxièmement, le cygne ne craint pas d'être inquiété par l'homme si bien qu'il niche et hiberne fréquemment à proximité de celui-ci, où il peut plus facilement être infecté par des oiseaux domestiques. Troisièmement, les cygnes vivent en groupes, ce qui facilite la transmission de tous les agents viraux. Enfin, le cygne a une corpulence qui fait qu'il se remarque facilement, son cadavre est plus aisément découvert et plus lentement dépecé par les charognards. Les oiseaux plus petits (comme les canards ou les foulques) s'enfoncent généralement dans la végétation où ils meurent sans qu'on les remarque. De plus, en raison des conditions difficiles d'hivernage qui provoquent une baisse de leur immunité, les cygnes ont une plus grande sensibilité aux maladies et y résistent moins bien. C'est pourquoi le décès d'un cygne en période hivernale est un processus normal, un trait spécifique de l'écologie de cette espèce qui n'a aucun rapport avec les épidémies dans les fermes avicoles. Ce sont deux processus parallèles qui sont simplement reliés par un même agent.

Q: Tout récemment encore, on plaçait de grands espoirs dans la vaccination. A-t-elle eu les effets escomptés?

R: En 2005, tous les cas de grippe aviaire en Russie (à l'exception de celui qui a touché l'élevage industriel d'Outiatinsk et qui reste encore confus) ont été recensés dans des exploitations individuelles. Nos services vétérinaires ont été très fiers d'avoir pu éviter que des élevages industriels ne soient touchés. En 2006 et 2007, en revanche, on a régulièrement enregistré (tout particulièrement dans le Sud) des foyers de la maladie dans des élevages industriels alors que la situation restait normale dans les exploitations individuelles. Il faut sans doute y voir les effets de la vaccination, réalisée dans ces petites exploitations mais rejetée par les élevages industriels.

Q: Vous vous souvenez, je pense, des cas qui ont touché le Marché aux oiseaux de Moscou, en février 2007. Les oiseaux sauvages migrateurs ne pouvaient être mis en cause...

R: Oui, on est vite remonté à l'éleveur qui avait vendu les oiseaux contaminés. Mais le public n'a jamais su comment un oiseau infecté s'était retrouvé chez le vendeur. Bien sûr, les oiseaux sauvages peuvent jouer un certain rôle dans la transmission du virus. Mais les raisons essentielles sont à chercher dans les élevages et le commerce qui sont souvent mal contrôlés. C'est bien sur cette principale cause qu'insistent toutes les organisations mondiales de protection de l'environnement et les grandes organisations intergouvernementales (la FAO, l'OMS, l'OIE) qui sont chargées de régler ce problème.

Q: Mais d'où vient le virus dans ce cas? Quel est le schéma d'apparition des épizooties?

R: La communauté scientifique mondiale se perd toujours en conjectures sur l'origine du virus. On suppose que les souches hautement pathogènes se forment à partir de souches qui le sont moins et qui n'entraînent donc pas le décès des oiseaux et ne sont par conséquent pas identifiées. Par la suite, les animaux domestiques contaminent les oiseaux sauvages qui, du fait de leur mobilité, peuvent propager le virus sur une certaine distance. Quelle distance? Nul ne le sait, si bien que le schéma proposé reste hypothétique. Mais les experts étrangers l'admettent tout de même. La science rejette, pour l'instant, l'idée que le virus puisse survivre longtemps dans le milieu environnant: sol, eau, végétation, sur les oiseaux, etc. Peut-être est-il présent dans l'organisme des oiseaux sous une forme faiblement pathogène. Mais il devrait alors être facilement détectable par des analyses. En Europe, on a effectué des prélèvements sur 300.000 volatiles mais très peu d'entre eux étaient porteurs du H5N1. Il n'y a aucune migration l'été, sauf à l'intérieur même de l'Europe. Ces analyses ont été menées sur le territoire de 40 pays.

Q: De l'avis des chercheurs, on ne peut éradiquer la grippe aviaire du fait de la capacité du virus à muter sans cesse...

R: Le virus de la grippe aviaire a toujours été présent dans la nature et il ne peut pas disparaître. Au cours du processus d'évolution, la souche H5N1 s'est mise à se différencier fortement des modifications hautement pathogènes antérieures. C'est ainsi qu'elle est devenue capable, dans certains cas, d'infecter des mammifères, des félidés carnivores (chat et tigre), des mustélidés (vison, fouine) et même, en laboratoire, le putois. En outre, sa capacité de transmission par les voies respiratoires et non par les fientes d'oiseaux s'est considérablement accrue. Toutes ces modifications font aussi dire aux virologistes que le virus pourrait se transformer en virus humain, contaminant facilement l'homme et susceptible même d'engendrer une pandémie.

Q: Que nous apprennent encore les recherches actuelles, en dehors de la mutabilité du virus?

R: La science n'arrive pas à suivre la cadence des mutations et reste pour l'instant incapable d'émettre une seule hypothèse fiable concernant l'écologie du virus. Les experts ont déterminé que le virus au point A était à 99,2 % identique au virus au point B. Au-delà de ça, ils fantasment, avec les vétérinaires, sur la manière dont les oiseaux sauvages ont pu transporter ce virus du point A au point B, passant outre les quatre mille kilomètres qui séparent ces deux endroits et où l'on n'a pas trouvé un seul cadavre d'oiseau. La conclusion n'a pas de quoi nous rassurer: l'humanité ignore l'écologie de ce virus, comme celle de tous les autres. Ce n'est pas un hasard si l'Homme a longtemps ignoré ce qu'était réellement un virus: matière vivante ou minérale? C'est un microcosme sur lequel l'homme a encore tout à apprendre. En attendant, je vous conseille de bien vous laver les mains et de ne pas manger de volaille crue.

Q: Nul n'ignore que les biologistes et les ornithologues n'ont pas le même point de vue que les services vétérinaires sur la lutte contre la grippe aviaire...

R: On ne peut que mettre en garde contre l'ingérence des fonctionnaires dans la nature. En février dernier, au cours d'une conférence de presse à RIA Novosti, le chef des services vétérinaires russes Nikolaï Vlassov déclarait que les non-spécialistes, c'est-à-dire les ornithologues, ne devaient pas se mêler de la question de la grippe aviaire. Mais, avec la question des oiseaux sauvages, les vétérinaires eux-mêmes s'ingèrent grossièrement dans un domaine qui ne relève pas de leurs compétences. La Russie est le seul pays au monde à avoir accepté, au niveau de l'Etat, l'abattage d'oiseaux sauvages afin d'éviter qu'ils entrent en contact avec les oiseaux domestiques. C'est tout à la fois inhumain et insensé, voire même nuisible. Il ne faut pas non plus gaspiller l'argent de l'Etat en vaccinant les oiseaux sauvages dans la nature. Il vaut mieux remettre de l'ordre dans les élevages industriels et le commerce.

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